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 Ce site a été réalisé par Dominique Moulon avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication (Délégation au développement et aux affaires internationales).
 Les articles les plus récents de ce site sont aussi accessibles sur “ Art in the Digital Age”. |
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TERRITOIRES DE L’IMAGE - LE FRESNOY
Le Studio National d’Art Contemporain, basé à Tourcoing, fête ses dix ans avec une exposition intitulée “Territoire de l’Image” qui s’étend jusqu’aux villes de Lille, Valenciennes, Lens et Béthune. C’est à Madeleine Van Doren que le directeur, Alain Fleischer, a confié cette exposition anniversaire de la structure qui, du fait de son unicité, incite aux métaphores telles “Bauhaus de l'électronique”, “Ircam des arts plastiques” ou “Villa Médicis high-tech” !
À l’accueil du Fresnoy, en ce jour de novembre, est installée une jeune femme qui, rapidement, nous avoue être quelque peu “dérangée” par l’œuvre qui lui fait face. Il s’agit d’une séquence vidéo conçue en 1999 par patrickandrédepuis1966 qui est issu de la première promotion (1997/1999). Ce dernier y met en scène la “Mort d’un poisson rouge”. Le cadrage est serré et tout semble avoir été méticuleusement préparé. Un bocal rempli d’eau repose sur une table. À l’intérieur, évolue un poisson rouge, ni vraiment animal de compagnie ni très apprécié pour sa chair. À l’extérieur, des armes de rechange sont alignées : elles sont de couleur rouge, vert, bleu ou jaune. Quant à l’artiste, il commence un combat qui semble gagné d’avance en buvant, à la paille, l’eau de son adversaire. La séquence dure le temps qu’il lui faut pour absorber les neuf litres, soit sensiblement une heure. Ses pauses se multiplient et s’allongent au fur et à mesure que le précieux liquide disparaît inexorablement. Quant au poisson, il ne s’agite qu’à la fin lorsqu’il n’a plus assez d’eau. Mais il est trop tard, alors il tente de s’enfuir en frétillant, en sautillant, tandis que le performeur, mal-en-point lui aussi, lui obture la sortie. Cette performance, les enfants s’en amusent tandis que les parents se rassurent en se disant que le bocal a de nouveau été rempli une fois la caméra éteinte. Mais qui ce souci véritablement de la mort d’un poisson rouge à la fin des années quatre-vingt-dix, lorsque la guerre fait rage aux portes de l’Europe, « à l’heure où d’autres combats, eux aussi gagnés d’avance, doivent pourtant être livrés » ? Cette action, au-delà du caractère politique que souligne patrickandrédepuis1966, évoque les performances dites “d’ateliers” des années soixante réalisées par des artistes performeurs devenus artistes vidéastes. Mais qu’en est-il aujourd’hui, à l’époque où une multitude d’actions, souvent moins radicales, sont accessibles via YouTube. Or si vous saisissez “patrickandrédepuis1966” sur le cyberespace du Web 2.0 et que le serveur vous répond “Aucune vidéo ne correspond à patrickandrédepuis1966”, c’est que l’espace muséal est encore d’actualité. Et, bien entendu, ne tentez pas de boire neuf litres d’eau chez vous !
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patrickandrédepuis1966, “Mort d’un poisson rouge”, 1999 (performance vidéo projetée). |
Andy Warhol l’a dit, « Dans le futur : tout le monde aura son quart d’heure de célébrité », mais Hakeem B, sorti du Fresnoy en juin dernier, a décidé de ne pas attendre. L’installation vidéo “Thank you for all”, où celui-ci s’imagine déjà adulé par tous, est présentée à Béthune dans le bureau du directeur d’une ancienne Banque de France devenue centre de production et de diffusion des arts visuels appelé Lab-Labanque. On découvre, en entrant dans la pièce, une échelle adossée à une paroi. Mais il est encore trop tôt pour saisir que l’artiste symbolise, avec cet objet en modèle réduit, une ascension sociale parfois longue et difficile. De l’autre côté, dans l’écran, un décor si factice qu’il pourrait être issu d’un film de Federico Fellini tel “E la nave va”. Le vent souffle dans la nuit, comme souvent c’est le cas dans le cinéma du maître italien. Puis, il y a une forte lumière qui irradie cet escalier rouge que nous rêvons tous de monter un jour. Et cette annonce faite “à l’américaine” : « The Man, the one, the only one, put your hands together for Hakeem Beeeee ». La star ouvre alors la porte en haut de cet escalier de rêve et descend les marches, doucement, tout doucement, acclamé tel un président et remontera avec quelques bouquets de fleurs pour refermer cette même porte et déclencher par conséquent le retour de la nuit, des bourrasques de vent. Dans combien de temps reviendra-t-il apprécier ses quelques minutes de célébrité ? Quant à Andy Warhol, se doutait-il que nous allions inventer, partout dans le monde, des formations accélérées pour fabriquer des stars de l’éphémère ?
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Hakeem B, “Thank you for all”, 2006 (installation vidéo). |
Tenir la pose
« Il faut tenir la pose, coûte que coûte », c’est ce que semblent penser les trois hommes engoncés dans leurs projections vidéo. L’un d’eux a les mains fermées, un autre les a enfoncés dans ses poches durant que le troisième les tient sur son visage. Tous gesticulent, mais sont également déterminés. Il y a pourtant quelque chose, dans ces trois présences, qui déstabilise le regard, quelque chose d’anormal. Ces corps semblent flotter dans l’espace, comme possédés par quelques forces démoniaques à moins qu’il ne s’agisse d’une assomption collective. La lecture du cartel, sous la grande nef du Fresnoy, nous permet enfin de saisir l’étrangeté des postures. Alexis Destoop a opéré un renversement des images pour concevoir cette installation vidéo dont le titre est à la mesure de sa “cruauté” : “With Usura”. Le temps, en effet, fait que les bras de ces hommes pendus par les pieds finissent par se relâcher, durant que le renversement des images les fait pendre vers le haut. C’est donc au-dessus de leurs têtes, que leurs bras ballants nous indiquent la fin proche d’une torture consentie.
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Alexis Destoop, “With Usura”, 2001 (installation vidéo). |
« Il faut tenir la pose pendant cinq minutes », c’est ce qu’Eléonore Saintagnan dit à ses modèles avant de les filmer dans le studio de prise de vue du Fresnoy pour obtenir une “Galerie de portraits flamands”, qui ne peut être exposée aux “Territoires de l’image” puisque l’artiste fait partie de la toute dernière promotion, la dixième, celle nommée Nam June Paik. Cette installation vidéo a toutefois été montrée au Studio National en juin dernier durant le “Panorama 2007”. C’est à Roubaix, aux abords de l’école, qu’Eléonore a recruté des gens ordinaires en leur demandant de venir se faire tirer le portrait, en vidéo, selon la mise en scène de leur choix. Et comme seule contrainte : rester immobile pendant cinq longues et interminables minutes. Le résultat est étrange et évoque réellement la peinture flamande. Il faut du reste un certain temps pour s’apercevoir qu’il ne s’agit pas d’images fixes, mais bien de modèles vivants, dans un temps qui est celui de la vidéo. Quelques indices nous y aident pourtant : un bras qui tremble légèrement sous le poids d’une gigantesque clef de garagiste, une larme qui doucement s’écoule sous la chaleur des puissants éclairages qui réchauffent l’image. Chacun y est fier de porter le costume ou l’emblème symbolisant son état, sa passion. Et Eléonore de qualifier sa photographie de « sociale » dans un temps, pourtant, qui n’est plus celui de la photographie et avec une esthétique se situant à mis chemin entre celle des peintres flamands du XVIIe siècle et celle des photographes de quartiers d’autrefois.
Mais revenons aux “Territoires de l’image”, à Valenciennes, où Cyprien Quairiat nous propose de tenir la pose dans une “Salle d’attente” recomposée. Quatre sièges font face à quatre projections vidéo et puisqu’il est difficile, voire impossible, de traiter d’une œuvre participative sans le faire à la première personne, alors je m’assieds pour attendre. Il me semble qu’il manque quelque chose, mais quoi ? Sans doute une table basse recouverte de magazines sans intérêt qui, souvent, nous occupent dans ce type de situation tout à fait inconfortable. Aussi il ne me reste que l’observation. Je crois reconnaître l’une des personnes qui attend, dans l’image. C’est bien elle, la médiatrice que j’ai croisée à l’entrée et qui vient s’asseoir à côté de moi. Aussi nous attendons ensemble quand tout à coup j’apparais moi aussi dans l’image projetée. Et puis c’est au tour d’Aurélie la médiatrice de réapparaître dans l’autre moitié de salle d’attente qui nous fait face. Nos doubles virtuels agissent avec vingt-cinq secondes de retard, ainsi nous nous voyons dans le passé en nous parlant dans le présent. J’en profite alors pour tenter de contrôler ma posture en anticipant sur un avenir proche. Les dispositifs participatifs se vivent plus qu’ils ne se racontent et de retour dans mon bureau, j’ai retrouvé “My Position” de Dan Graham où l’artiste américain témoigne de ces expérimentations de la perception, durant les années soixante-dix, avec des boucles vidéo et des délais. Il est en effet des problématiques artistiques qui sont nées des médias et des technologies avant de devenir universelles.
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Cyprien Quairiat, “Salle d’attente”, 2006 (installation vidéo interactive). |
Un temps étiré
Quittons Valenciennes le temps d’un instant pour se rendre à Lens, l’une de ces villes dont on ne connaît souvent que le nom du stade : le Bollaert. D’ailleurs, c’est un match de football que nous montre Laurent Grasso, à la Maison Syndicale des Mineurs, mais un match littéralement transcendé par la caméra. La séquence vidéo se nomme “Le temps manquant”. Tous les joueurs, durant 4’30, sont figés dans leur action, comme pétrifiés. Seule la caméra est en mouvement et évolue selon quelques travellings, courbes et contre-courbes. Les amateurs de jeu vidéo connaissent bien cet autre espace-temps qu’ils nomment le “Bullet Time”, pour le “temps de la balle”, durant que les cinéphiles se souviennent de Matrix. Mais il n’y a ici aucune surenchère technologique, ni par l’usage de moteur 3D en temps réel ni par la multiplication des captures. Le vent souffle et fait légèrement vibrer le maillot rouge d’un joueur qui, lui aussi, tient encore la pose. Le temps semble avoir été étiré sans que sa nature n’en ait véritablement été affectée. L’acteur principal de la scène n’est autre que la caméra. Laurent Grasso s’était imprégné du mythe du “temps manquant” inhérent à l’ufologie avant de contrôler cette même caméra dont il dira plus tard qu’« elle filme notre réalité dans un temps qui n’existe que dans sa dimension à elle et qui n’est pas humain ».
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Laurent Grasso, “Le temps manquant”, 2002 (vidéo). |
Il est écrit, sur Wikipédia, cette phrase de Léonard de Vinci « En laissant les images des objets éclairés pénétrer par un petit trou dans une chambre très obscure tu intercepteras alors ces images sur une feuille blanche placée dans cette chambre ». Le maître italien, en 1515, décrit ainsi le principe de la “Camera Obscura” autour duquel s’articule la pratique de Christine Felten et Véronique Massinger. Le titre “Canal Caravana Obscura”, de cette série de photographies est riche d’informations. “Canal”, parce que le sujet n’est autre que le canal de Roubaix, “Caravana”, de son côté, évoque la caravane que les auteurs ont transformée en camera ”Obscura”. Et ce n’est sans doute pas un hasard, si c’est au Palais des Beaux Arts de Lille que l’on découvre cette série de paysages photographiques datant de 1998 puisqu’une peinture, à l’étage supérieur, est attribuée à l’atelier d’Antonio Canal, dit Canaletto. Celui-la même qui, deux siècles auparavant, usait de tels dispositifs pour représenter, en peinture, les canaux de Venise. Quand à l’eau du canal de Roubaix que révèlent Christine Felten et Véronique Massinger, elle est semblable à une mer d’huile. Elle évoque les étendues d’eau fixées par les premières photographies dont le temps de pose annihilait toute idée de vague ou même de vaguelette. Le temps ici encore est étiré et toute présence, qu’elle soit humaine ou mécanique, est réduite à un état spectral.
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Christine Felten & Véronique Massinger, “Canal Caravana Obscura”, 1998 (photographie). |
La mise en scène
Qui, de ce petit monde de la photographie aimant se retrouver chaque année en Arles, n’a pas remarqué cette image de Laura Henno, la lauréate du Prix Découverte des Rencontres Internationales de la Photographie, en juillet dernier. Son titre, “Freezing”, confirme qu’il fait froid en ce matin brumeux sur le site proche de Valenciennes dont la galeriste de l’H du Siège nous dit qu’il porte le nom de Mare à Goriaux. L’eau, d’une allure laiteuse, se confond avec un ciel ouaté à l’horizon. Et puis il y a cette jeune femme recouverte d’eau jusqu’aux hanches dont les vêtements nous indiquent pourtant que le temps n’est pas à la baignade. Tout ici, de l’actrice au morceau de bois qui émerge de cette eau trop calme, semble participer d’une mise en scène qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponse. À quoi pense-t-elle quand elle observe ce qui se passe en dehors du cadre ? Quelle est la raison de cette errance ici, au bord du monde ? Ira-t-elle sereinement s’enfoncer plus en avant dans l’eau trouble de la Mare à Goriaux ?
Mais revenons à l’ancienne Banque de France de Béthune où la mise en scène, dans l’installation vidéo “Night City” de Johan Berard, est méticuleusement structurée. La salle du conseil a été transformée en un bureau des plus banals que l’on découvre de l’extérieur, à travers une baie vitrée. Un téléphone diffuse une musique d’ambiance, un siège permet de s’asseoir et un écran d’observer la multitude de saynètes ayant été filmées en ce même lieu. Dans l’espace de cet écran, le point de vue pourrait être celui du laveur de carreau d’un quartier d’affaires. La caméra évolue latéralement en révélant progressivement la vie nocturne de ceux qui, jamais, ne cessent leur activité, pas même après la tombée de la nuit. Ici une réunion d’hommes cravatés et pressés, là une femme fait du Fitness, durant une courte pause. Parfois, l’écran est noir et indique certainement que l’occupant est en “rendez-vous extérieur”. Pour les laveurs de carreaux, de Manhattan à Shinjuku, de La Défense à Hong Kong, ils jouent “Play Time” tous les soirs.
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Johan Berard, “Night City”, 2006 (installation vidéo). |
L’intime
Quelques installations vidéo ou sonore, en ces “Territoires de l’Image”, permettent d’observer, d’écouter ou de lire ce qui pourtant relève de l’intime. De l’installation vidéo “Wash Room” d’Antonia Armelina Fritche, on ne perçoit tout d’abord que les sons qui émanent d’une structure ne révélant son contenu qu’aux plus curieux. Les visiteurs sont en effet contraints de placer leurs yeux en face des trous qui les transforment ainsi en voyeurs. Le décor intérieur est celui d’une salle de bain habitée d’une présence invisible dont on détecte difficilement la féminité des contours. Seuls les miroirs nous livrent quelques fragments du corps dont l’eau révèle progressivement la peau qu’une serviette effacera aussitôt. S’il est aisé de suivre ses déplacements à mesure qu’elle saisit des objets bien visibles, elle ne se révèle véritablement à nos yeux que lorsqu’elle se lave et accepte de disparaître en se séchant jusqu’à ce que, dans son intimité trahie, elle se saisisse à nouveau de la pomme de douche.
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Antonia Armelina Fritche, “Wash Room”, 2006 (installation vidéo). |
Tous, un jour, nous avons rêvé d’entrer dans les pensées d’autrui et c’est précisément ce que Magali Desbazeille et Siegfried Canto rendent possible avec l’installation interactive “Tu penses donc je te suis”. Ces derniers nous donnent l’illusion que le plancher sur lequel nous évoluons n’est autre que la paroi de verre nous séparant d’un monde renversé au sein duquel hommes, femmes et enfants se déplacent aussi. Nous entendons leurs pensées en entrant en contact avec leurs images vidéo projetées, et les suivre nous permet d’en savoir davantage sur leurs préoccupations du moment. Les technologies mises en place dans ce dispositif, regroupant caméras vidéo, bases de données et autres applications, sont semblables à celles qu’exploitent les sociétés de vidéo surveillance. Mais elles sont au service d’un imaginaire s’articulant autour d’un rêve universel, d’un désir secret qui, depuis la nuit des temps, révèle pourtant la part de voyeurisme qui sommeille en nous.
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Magali Desbazeille & Siegfried Canto, “Tu penses donc je te suis”, 2000 (installation vidéo interactive). |
Enfin, il y a les quatre-vingt-seize cartes postales que Cléa Coudsi a regroupées dans son installation sonore “Bien des choses”, une pièce qui se livre par étape. De loin, on est d’abord saisi par la plasticité de cet assemblage de cartes dont les surfaces sont plus ou moins jaunies, selon le temps qui les a protégés des regards. De plus près, une multitude de détails, comme en peinture, attirent l’attention. Celle-ci a été envoyée de Monaco à quelqu’un vivant dans le Nord. Celle-la est timbrée et a peut-être été lue par le facteur. L’une est vierge de tout souvenir. L’autre est totalement recouverte d’une écriture à peine lisible. Ici on a utilisé un crayon, là une plume. Et puis, il y a les extraits sonores que l’on déclenche en retournant les cartes pour en observer les images de monuments historiques, de bord de mer, de vallées ou de montagnes. Des voix, parfois fidèles au texte du revers, souvent des histoires de mémoire, toujours monocordes. Aurélie la médiatrice, semble les avoir toutes lues, toutes observées, toutes écoutées. Elle avoue même, assistée par quelques enfants, les avoir toutes retournées en même temps pour déclencher simultanément toutes les “voix-off”. Sans doute pour leur montrer qu’une œuvre qui participe du détournement est, elle aussi, faite pour être détournée.
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Cléa Coudsi, “Bien des choses”, 2006 (installation sonore interactive). |
Me voilà arrivé au terme de cette “carte postale” des “Territoires de l’image” et pour ceux qui auraient manqué ces multiples expositions, il ne reste plus qu’à attendre “Dans la nuit, des images”, un événement retenu par le ministère de la Culture pour marquer la prise de présidence de l’Europe par la France. Cet autre anniversaire fêtera, d’ici à la fin l’année 2008, la sortie des vingt-quatre artistes de la dixième promotion du Fresnoy sous l’immense verrière du Grand Palais. Bien à vous.
Article rédigé par Dominique Moulon pour Images Magazine, janvier 2008
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